CHAPITRE II
Le palais de Gala se dressait devant eux, monumental bâtiment blanc flanqué de deux hautes tours. Sertis dans l’encadrement des fenêtres, des cristaux d’azurite d’un bleu éclatant ainsi que des gemmes formaient des mosaïques complexes. Le toit, lui, était recouvert d’or. L’effet en était saisissant : l’édifice miroitait, semblant n’être qu’à demi réel.
On conduisit les Jedi le long d’immenses galeries jusqu’à la salle de réception où les attendait la reine Veda. Elle portait une robe de soie chatoyante qui changeait de couleur au moindre de ses mouvements. Des pans ondoyants de différentes nuances de vert et de bleu ne cessaient d’apparaître et disparaître tandis qu’elle s’avançait au-devant d’eux pour les saluer. Sa tiare était faite d’or incrusté de cristaux verts et bleus.
Qui-Gon remarqua à peine l’élégance de sa toilette, abasourdi qu’il était de sentir la Force qui émanait d’elle. Ou plutôt, de ne pas la sentir, tant elle était faible. La Reine n’était pas bien vieille, et, pourtant, il percevait une perturbation importante, comme si elle était gravement malade, voire aux portes de la mort.
Qui-Gon et Obi-Wan inclinèrent la tête avec respect.
– Jedi, soyez les bienvenus sur Gala, dit la Reine.
Sa voix, cependant, était empreinte d’une ferme autorité. Qui-Gon se demanda si elle avait rassemblé ses dernières forces en prévision de la rencontre, afin de donner le change. Les Galaciens se reconnaissaient à la pâleur de leur peau, un ton bleuté qu’ils appelaient « clair de lune ». Mais l’épiderme de la Reine n’avait rien de lumineux – blanchâtre, malsain, il évoquait la couleur de vieux ossements.
– En guise de présent, dit Qui-Gon, nous vous avons apporté une cargaison de bacta. Nous l’avons laissée dans les docks du spatioport.
– Nous en avions grand besoin, répondit la Reine. Je vous remercie. Je ferai le nécessaire pour qu’il soit distribué aux dispensaires.
Qui-Gon étudia soigneusement son visage. Ses yeux bleu métallique ne reflétaient que soulagement et gratitude. Si elle avait ne serait-ce qu’entendu parler des noirs desseins du prince Beju, elle n’en laissait rien paraître.
Toujours perplexe quant à son état de santé, Qui-Gon l’examinait à la façon des Jedi, sans en avoir l’air. Mais, à sa grande surprise, le regard de la Reine croisa hardiment le sien, montrant qu’elle n’était pas dupe.
– En effet, dit-elle doucement, vous ne vous trompez pas. Je suis mourante.
Qui-Gon sentit tressaillir Obi-Wan. Le garçon n’avait pas remarqué la maladie de la Reine. Obi-Wan avait un instinct acéré, mais le contact avec la Force lui faisait défaut.
– Ma condition physique simplifie les rencontres comme celle-ci, continua la Reine en agitant une main ornée de bijoux. Elle me permet d’aller droit au but, et j’espère que vous ferez de même.
– Nous parlons toujours sans détour, répondit Qui-Gon.
La reine Veda hocha la tête. Elle s’assit lentement sur un fauteuil doré et, d’un geste, invita les Jedi à prendre place.
– J’ai beaucoup réfléchi à ce que je souhaite laisser derrière moi, commença-t-elle. Gala doit absolument devenir une démocratie. Le peuple l’a réclamé, et mon dernier acte en tant que Reine a été de le lui accorder. Tel sera mon héritage. En ville et dans les campagnes, la révolte gronde. Mon époux, le roi Cana, a régné trente ans. Il n’avait que de bonnes intentions, mais notre Conseil des Ministres et les Gouverneurs des provinces avoisinantes se sont laissé corrompre. Une minorité de familles influentes a pris le contrôle des postes clés. Mon époux n’a rien pu y faire. Maintenant, je redoute une guerre civile. Seules des élections libres permettront de l’éviter. Vous comprenez donc pourquoi j’ai demandé l’arbitrage des Jedi.
Qui-Gon acquiesça.
– D’après vous, quels sont les problèmes qui risquent de se présenter à nous ? demanda-t-il.
Il était plus prudent de ne pas mentionner le prince Beju. Il préférait que la Reine aborde la première ce point délicat. Ainsi, il saurait où elle-même se situait.
– Mon fils Beju peut nous causer bien du souci, dit-elle sans émotion. C’est le dernier prétendant au trône de la grande dynastie des Tallah – un fait qu’il ne cesse de vous rappeler. Toute sa vie, il a attendu de prendre le pouvoir. Il ne me pardonnera jamais d’avoir organisé ces élections. Je crains qu’il ne vous donne du fil à retordre. S’il est élu, il restaurera la monarchie. (Elle haussa les épaules.) Il a quelques partisans. Mais il achètera ou volera ce qu’il ne pourra inspirer, j’en ai peur.
Qui-Gon opina du chef, tentant de dissimuler sa surprise devant la dureté avec laquelle la Reine parlait de son fils.
– Je ne m’opposerai pas à lui, continua la reine Veda. Après tout, je l’ai privé de ce qui lui revenait de droit. Je lui dois au moins cela. Je ne prendrai pas parti pour un autre candidat. Mais si vous voulez savoir le fond de ma pensée, j’espère qu’il va perdre. C’est mieux pour Gala, mais aussi pour Beju lui-même. Je lui souhaite de devenir un simple citoyen et d’être débarrassé de ce fardeau. (Elle agita la main pour désigner l’immense salle.) J’ai vu ce que le pouvoir a fait de mon mari. C’était un homme bon, mais il s’est laissé corrompre. Je ne veux pas que mon fils subisse le même sort. Il n’a que seize ans ! Un jour, il comprendra pourquoi j’ai agi comme je l’ai fait. Lui aussi fait partie de mon héritage, ajouta-t-elle d’une voix radoucie. Je veux qu’après ma mort mon fils mène une existence décente.
– Croyez-vous qu’il ait une chance de gagner ? demanda Qui-Gon.
La Reine fronça les sourcils.
– Il reste toujours un noyau royaliste. Le Prince a vécu l’essentiel de son existence en reclus : nous craignions pour sa sécurité. Il a même suivi ses études sur une autre planète. On ne sait pas grand-chose de lui, et cela peut jouer en sa faveur. Il peut l’emporter de justesse. Je forme des vœux pour qu’il n’en soit pas ainsi.
La reine Veda sourit au Jedi.
– Ma franchise a l’air de vous surprendre. Quand le temps vous est compté, vous ne le gaspillez pas à vous bercer d’illusions.
– Et les autres candidats ? demanda Obi-Wan. Qui, de Deca Brun et de Wila Prammi, est donné comme favori ?
– Deca Brun. Pour les Galaciens, c’est un héros. Il leur a promis des réformes et une ère de prospérité. Cela ne sera pas aussi facile qu’il le laisse entendre, mais le peuple le croit.
– Et Wila Prammi ? insista Qui-Gon.
– Elle a plus d’expérience. Elle a été ministre adjoint ici même, au palais. Ses idées sont bonnes et ancrées dans la réalité. Malheureusement, pour certains, le fait d’avoir servi au palais nuit à sa crédibilité, et son franc-parler en choque d’autres. Elle a toute une faction derrière elle, mais on pense qu’elle perdra.
– Redoutez-vous une explosion de violence ? demanda Qui-Gon. Nous avons croisé des manifestants cet après-midi. Les esprits sont échauffés.
– Oui, il y a déjà eu quelques affrontements, admit la Reine. Mais je devine que les Galaciens désirent une transition paisible. S’ils sentent que les élections se déroulent de façon régulière, ils ne se révolteront pas. Du moins je l’espère.
La reine Veda s’absorba un long moment dans le silence. Allait-elle rendre l’âme ? se demanda Qui-Gon. Puis il se rendit compte qu’elle rassemblait ses forces pour leur dire quelque chose. Elle allait leur confier la vraie raison de leur convocation. Il jeta un coup d’œil à Obi-Wan pour s’assurer qu’il attendrait que la Reine prenne la parole. Le garçon hocha la tête.
– Il y a encore un élément imprévisible, reprit enfin la Reine, sans lequel vous ne pouvez pleinement apprécier la situation. Élan.
– Élan ?
Qui-Gon n’avait encore jamais entendu ce nom.
– Il existe une faction de Galaciens que l’on appelle le peuple des collines, expliqua la reine Veda.
Du plat de la main, elle caressa la mosaïque recouvrant la table devant elle. Un morceau d’azurite bleue s’en détacha. Elle le fit rouler dans sa paume, et le soleil, à travers les grandes baies vitrées, fit étinceler ses bagues.
– Élan est à leur tête. Le peuple des collines se compose d’exilés opposés à la monarchie. Ils se sont rassemblés dans les montagnes accidentées qui s’étendent au-delà de la capitale pour vivre en hors-la-loi. Ils ne reconnaissent ni roi ni reine. On les dit hostiles, féroces, même. Ils ne restent jamais bien longtemps au même endroit. Ils se nourrissent de produits qu’ils cultivent, ont leurs guérisseurs. Ils évitent quiconque n’est pas des leurs. Et pourtant, on les redoute autant qu’on les hait. Élan elle-même est une légende, presque un fantôme. Je n’ai pas réussi à trouver quelqu’un qui l’ait seulement vue.
– Voteront-ils ? demanda Qui-Gon.
La reine Veda secoua la tête.
– Non. Ils ont refusé. Deca Brun et Wila Prammi ont tous deux tenté de les courtiser, mais Élan n’a pas voulu les rencontrer. Elle n’a jamais reconnu ni Cana ni moi-même, et fera de même avec le nouveau Gouverneur, qui qu’il soit.
– En ce cas, pourquoi la considérez-vous comme un élément imprévisible dans les élections ? demanda Qui-Gon.
– Ah, la dernière pièce du puzzle se met en place ! dit la Reine. (Elle inséra le morceau d’azurite dans la mosaïque.) Maintenant, le tableau est complet.
Obi-Wan jeta à Qui-Gon un regard impatient. La reine Veda fixait la mosaïque, perdue dans ses pensées. Qui-Gon comprit qu’elle était retournée dans le passé.
Au bout de plusieurs minutes, elle releva la tête.
– J’admire votre patience, Qui-Gon Jinn, dit-elle doucement. J’aimerais avoir ce don.
– Ce n’est pas un don, répondit Qui-Gon avec un sourire, mais une leçon qu’il faut rapprendre chaque jour.
Elle acquiesça tout en lui rendant son sourire.
– En effet. Je suis désormais payée pour le savoir. Ce qui me ramène à mon récit. Dans sa jeunesse, mon époux, le roi Cana, est tombé amoureux. Notre mariage, voyez-vous, avait été arrangé. J’habitais une autre ville, nous ne nous étions jamais rencontrés. Le roi Cana a rompu son engagement envers moi et a épousé secrètement une autre femme. C’était une ressortissante du peuple des collines. Comme vous pouvez vous en douter, le Conseil des Ministres s’en est offusqué.
C’est lui qui avait conclu notre union. Et que le roi Cana ait épousé une fille du peuple des collines était inacceptable ! Les Ministres avaient une grande influence. Ils l’ont obligé à répudier sa femme. Lorsqu’il lui a dit ce qu’il en était, elle a quitté la ville pour rejoindre les siens. Il ne le savait pas, mais elle était enceinte.
La Reine effleura de nouveau la mosaïque d’une main légèrement tremblante.
– Le roi Cana ne l’a découvert que plus tard. Et pourtant, il n’a pas tenté de la retrouver. À l’époque, j’ignorais tout de cette histoire. Je suis arrivée la veille de mon mariage, et nous sommes devenus époux. Si mon mari avait le cœur lourd, je n’ai jamais compris pourquoi. Jusqu’à la dernière année de sa vie, quand il m’a tout confessé. C’est un regret qui a empoisonné ses jours. Il ne s’est jamais remis de la perte de son grand amour ou de sa propre lâcheté, lui qui n’a jamais cherché à voir son enfant.
– Il a peut-être mal agi, mais au moins l’a-t-il reconnu avant de mourir. Je vous prie de m’excuser, reine Veda, mais… quel rapport avec la situation qui nous concerne aujourd’hui ? demanda Qui-Gon, bien qu’il devinât la réponse.
– Élan est sa fille, répondit doucement la Reine. Le passé vit pour toujours dans le présent.
– Et pourquoi nous avoir raconté tout cela ?
– Parce que je vais bientôt mourir à mon tour. Élan est mon ultime secret. Je veux lui rendre justice. Il faut qu’elle sache que, selon le droit d’aînesse, c’est elle la véritable héritière du trône, et non Beju. Elle porte sans doute la marque royale, conclut la Reine dans un murmure.
Son regard se perdit à nouveau dans le vague, comme si elle était repartie dans le passé.
– La marque royale ? insista Qui-Gon.
– Celle qui désigne l’héritier du trône. Ce n’est pas à proprement parler un signe naturel. Seul le Conseil des Ministres est à même de l’identifier.
– Le prince Beju ne l’a pas ? demanda Qui-Gon.
– Si mon mari m’a dit la vérité, non. Mais ce n’est pas dans l’intérêt du Conseil d’aller y regarder de plus près. Vous imaginez sans peine que la plupart de ses membres voient les élections d’un très mauvais œil. Celui ou celle qui sera élu au poste de Gouverneur aura toute latitude pour le dissoudre.
Qui-Gon acquiesça. Le Conseil soutiendrait certainement Beju afin de conserver son pouvoir.
– Qu’attendez-vous de nous ?
– Je ne peux contacter Élan, répondit la Reine. Et, de toute évidence, elle refusera de me rencontrer. Mais si vous pouviez lui faire parvenir un message et lui demander de vous recevoir… Personne ou presque ne rejette une requête émanant d’un Jedi. Le peuple des collines intercepte souvent les communications provenant de l’extérieur. Je pourrais envoyer quelqu’un porter votre message. Les collines sont dangereuses pour les voyageurs… (La Reine baissa les yeux sur ses mains jointes.) Et il y a encore une chose que je vous ai cachée. Le Conseil avait mis son veto à votre venue. J’ai dû négocier. Selon les termes de notre accord, il vous est interdit de sortir de Galu.
– Voilà qui complique davantage encore la situation, observa Qui-Gon d’un ton neutre.
– Certes, mais sans la bloquer définitivement, dit la Reine avec empressement. Peut-être pouvez-vous…
Soudain, la porte de métal ouvragé de la salle s’ouvrit si violemment qu’elle alla heurter le mur dans un bruit de tonnerre. Le prince Beju entra comme une tornade, suivi d’un homme chauve de grande taille vêtu d’une robe argentée.
Le Prince pointa l’index vers Qui-Gon et Obi-Wan.
– Vous devez quitter Gala séance tenante ! s’écria-t-il.